Gap, exposition, span, angle de coupe

 

 

Gap, exposition, span, angle de coupe

Les 4 paramètres qui définissent un rasoir de sûreté

 

 

 

Par Augustin, fondateur & artisan — Atelier DURDAN, Saint-Affrique

 

 

Quand on cherche un rasoir de sûreté, on tombe toujours sur le même chiffre : le gap. 0.70 mm, 0.90 mm, 1.20 mm. C’est le paramètre que tout le monde connaît, que chaque fabricant met en avant, et sur lequel la plupart des discussions se fondent. « Plus le gap est grand, plus c’est agressif / efficace. » On l’a tous lu quelque part.

Le problème, c’est que c’est une simplification. Et comme toute simplification, elle peut mener à de mauvais choix.

Je conçois et je fabrique des rasoirs de sûreté depuis 2022, à l’atelier, à Saint-Affrique. Chaque tête de rasoir que je dessine en 3D repose sur quatre paramètres géométriques — pas un seul. Le gap en fait partie, mais il n’est ni le plus important, ni le plus déterminant. Pour comprendre comment un rasoir rase réellement, il faut comprendre les quatre, et surtout comment ils interagissent.

Cet article est ma tentative de poser les choses clairement. Pas de jargon marketing, pas de classement « agressif vs doux ». Juste de la géométrie, des mesures en millimètres, et l’expérience d’un fabricant qui vit avec ces paramètres au quotidien.

Les quatre paramètres en un coup d’œil :

L’angle de coupe — l’angle entre la lame et la peau. Il détermine si la lame coupe le poil ou racle la peau. C’est le premier paramètre que je définis quand je dessine un rasoir.

Le gap — la hauteur entre la lame et la base plate. C’est le chiffre que tout le monde connaît, mais qui ne raconte qu’une partie de l’histoire.

Le span — la distance entre le tranchant de la lame et le point de contact de la base plate avec la peau. C’est la zone de peau « libre » qui peut se déformer. Le paramètre le plus important — et le plus méconnu.

L’exposition — la position de la lame par rapport au plan de rasage. Positive, la lame dépasse : sensation directe. Négative, elle est en retrait : sensation douce. C’est le curseur de confort du rasoir.

 

Comment ces paramètres sont mesurés

Avant de détailler chaque paramètre, un mot sur la méthode. Parce qu’un chiffre sans contexte de mesure ne vaut pas grand-chose.

Toutes les cotes de mes rasoirs sont définies en CAO, sur Fusion 360. C’est là que je dessine chaque tête, que je positionne la lame, et que je définis l’angle de coupe, le gap, le span et l’exposition. Ce sont des valeurs théoriques — la géométrie idéale.

Une fois le premier prototype usiné, je vérifie physiquement les cotes critiques. Le paramètre que je contrôle en priorité, c’est l’exposition de la lame — c’est celui qui a le plus de chances de dévier si la lame n’est pas parfaitement positionnée. Cette vérification se fait au microscope. Pour matérialiser le plan de rasage (la droite entre le point haut du chapeau et le point haut de la base plate), je pose une goupille rectifiée sur le rasoir monté. Elle me donne physiquement la ligne de référence, et je peux vérifier que la lame vient bien tangenter cette ligne — ou s’en écarter de la valeur d’exposition attendue. Les autres mesures sont contrôlées au pied à coulisse numérique.

La lame de référence. Toutes les cotes publiées sont définies avec une lame spécifique : Feather Professional pour les rasoirs Artist Club (La Faulx, Horizon), Personna GEM pour le Vestige, et Feather ou Derby pour les rasoirs Double Edge (Le Maurice, Numéro 7). Entre différentes marques de lames DE, l’épaisseur varie de quelques centièmes de millimètre — ce n’est pas énorme, mais c’est suffisant pour modifier très légèrement l’angle de coupe réel et l’exposition. C’est un facteur à garder en tête quand on change de lame.

 

1. L’angle de coupe — le paramètre fondateur

C’est le premier paramètre que je définis quand je conçois un rasoir. Avant le gap, avant l’exposition, avant tout le reste.

Définition. L’angle de coupe est l’angle formé entre la lame et le plan de rasage — c’est-à-dire la droite tracée entre les deux points de contact du rasoir avec la peau (le sommet du chapeau et le bord de la base plate). C’est l’angle avec lequel la lame rencontre la peau.

Pourquoi c’est fondamental. Cet angle détermine si la lame va couper le poil proprement ou si elle va racler la peau. C’est une question de pénétration.

Un angle fermé (aigu) fait pénétrer la lame facilement dans la peau. Le moindre bourrelet de peau qui passe devant le tranchant sera coupé net. C’est efficace — mais c’est aussi ce qui provoque les coupures, les points de sang, les micro-entailles. La lame ne pardonne pas.

Un angle ouvert (obtus) fait que la lame vient plutôt effleurer la surface. On racle plus qu’on ne coupe. C’est plus sûr, mais si l’angle est trop ouvert, on perd en efficacité : le poil n’est pas tranché à sa base, il est arraché ou plié. C’est ce qui peut provoquer le feu du rasoir et cette sensation désagréable de « raclage ».

En pratique. Mes rasoirs oscillent entre 25° et 35° environ. Je travaille généralement au-dessus de 30° — c’est le compromis que je préfère entre sécurité et efficacité. Un angle sous les 25° est dangereux sur la plupart des configurations. Au-dessus de 35°, on perd en qualité de coupe.

Mais ce n’est pas une règle absolue. On peut avoir un angle fermé et un rasoir sûr — à condition de maîtriser les autres paramètres. C’est exactement ce que j’ai fait sur le Vestige : un angle de coupe relativement étroit, compensé par un gap et un span très contrôlés. Le résultat : une qualité de coupe excellente, notamment sur les poils durs — parce qu’un angle fermé permet une coupe plus fluide du poil, plus franche, sans arrachement. C’est d’ailleurs meilleur pour la peau : moins de raclement, une coupe nette à la base du poil, un rasage plus doux au final.

Le revers de la médaille : un angle fermé est beaucoup plus restrictif sur les paramètres qui suivent. Le gap doit être précisément calibré, le span doit être maîtrisé au dixième de millimètre. On ne peut pas faire n’importe quoi — la marge d’erreur est mince. C’est un choix de conception qui demande que tout le reste soit parfaitement ajusté.

À retenir : prenez deux rasoirs strictement identiques en gap, en span et en exposition — ne changez que l’angle de coupe. Celui qui a l’angle le plus fermé sera le plus agressif en ressenti. C’est dire l’importance de ce paramètre qu’on ne voit que rarement mentionné sur une fiche produit.

À ne pas confondre : l’angle de coupe (défini par la conception du rasoir) et l’angle d’attaque (la façon dont l’utilisateur incline le rasoir sur son visage). L’angle de coupe est fixe — c’est moi qui le dessine. L’angle d’attaque, c’est l’utilisateur qui le trouve en positionnant le rasoir de manière à ce que le chapeau et la base plate soient en contact avec la peau. Quand le bon angle d’attaque est trouvé, les deux points du rasoir touchent la peau, et l’angle de coupe fait son travail.

Une nuance importante : le rôle de la lame. L’angle de coupe tel que le fabricant du rasoir le conçoit est un angle théorique — il suppose une lame d’épaisseur et d’affûtage donnés. Or toutes les lames n’ont pas le même angle d’affûtage. Une lame avec un biseau plus aigu va réduire l’angle de coupe réel ; une lame avec un biseau plus obtus va l’augmenter. Concrètement, pour un même rasoir, changer de marque de lame peut modifier légèrement le comportement de coupe. C’est une des raisons pour lesquelles avec la même plaque on peut avoir des ressentis différents — la lame fait partie de l’équation.

Autre nuance : le gap modifie l’angle de coupe. Quand on fait évoluer un rasoir en changeant de plaque pour augmenter le gap, on ne change pas seulement la hauteur sous la lame — on modifie aussi mécaniquement l’angle de coupe. Au fil de l’augmentation du gap, l’angle de coupe a tendance à s’ouvrir. C’est un effet géométrique : la position relative de la lame par rapport au plan de rasage change. C’est un point à garder en tête quand on compare les plaques d’un même rasoir : on ne change pas qu’un seul paramètre à la fois, même si c’est ce que le chiffre du gap laisse croire.


Vue en coupe : angle de coupe, gap, span et exposition de la lame — les 4 paramètres géométriques d’un rasoir de sûreté.

 

2. Le gap — ce que tout le monde connaît (et pourquoi ça ne suffit pas)

Le gap, c’est la mesure que vous verrez partout. C’est aussi la plus simple à comprendre et à communiquer. Mais c’est précisément pour ça qu’elle est trompeuse.

Définition. Le gap (ou blade gap) est la distance verticale entre le tranchant de la lame et la base plate, mesurée au point le plus proche de la base plate. C’est la « hauteur » sous la lame.

Ce que le gap fait réellement. Le gap détermine l’espace dans lequel la peau peut se déformer. Plus il est grand, plus la peau a de place pour former un bourrelet sous la lame, ce qui permet de couper le poil plus près de sa racine. Un petit gap limite cette déformation : c’est plus sûr, mais le rasage est moins près.

Pourquoi c’est insuffisant. Le gap ne mesure qu’une distance verticale, au point le plus proche. Il ne dit rien sur la forme de la base plate au-delà de ce point. Or c’est précisément cette forme qui détermine comment la peau se déforme réellement.

Prenez deux rasoirs avec un gap identique de 0.60 mm. Le premier a une base plate qui remonte immédiatement après le point de mesure du gap — la peau n’a nulle part où aller, elle est contenue. Le second a une base plate qui s’étend loin vers l’extérieur avant de remonter vers la peau — la peau a beaucoup plus d’espace pour se déformer, et le rasoir est nettement plus efficace. Même gap. Rasage radicalement différent.

C’est exactement ce que j’ai voulu illustrer dans mon article précédent en parlant de « gap déporté ». Le terme juste pour décrire cette réalité, c’est le span — et c’est le paramètre suivant.

En résumé : le gap est un raccourci utile pour avoir un ordre d’idée. C’est pratique pour comparer rapidement deux plaques d’un même rasoir, où les autres paramètres restent constants. Mais pour comparer deux rasoirs différents, ou pour comprendre pourquoi un rasoir rase comme il rase — le gap seul ne raconte pas l’histoire.

 

3. Le span — le paramètre que personne ne vous explique

C’est le paramètre le plus important et le plus méconnu. Si vous ne retenez qu’une seule chose de cet article, retenez celle-ci : c’est le span, pas le gap, qui détermine réellement l’efficacité d’un rasoir.

Définition. Le span (ou guard span) est la distance entre le point de coupe de la lame et le point de contact de la base plate avec la peau. Autrement dit, c’est la longueur de peau « libre » — la zone où la peau peut se déformer sans être soutenue — entre le tranchant de la lame et le premier point où la base plate entre en contact avec le visage.

Là où le gap mesure une hauteur (verticale), le span mesure une distance le long de la surface de la peau. C’est une mesure beaucoup plus représentative de ce qui se passe réellement pendant le rasage, parce que c’est cette distance qui détermine combien de peau peut « gonfler » vers la lame.

Pourquoi c’est le paramètre clé. Plus le span est large, plus la peau a la possibilité de se déformer. Et plus la peau se déforme, plus le poil est exposé à la lame, et plus le rasage est efficace. C’est un effet mécanique direct, indépendant du gap.

Mais il y a un deuxième effet, moins évident : quand le span augmente, la quantité de peau qui se déforme vers la lame augmente aussi — et avec elle, la pression que cette peau exerce sur le tranchant. Plus de peau libre = plus de pression sur la lame = un rasage de plus près. Ce n’est pas seulement que le poil est « présenté » à la lame — c’est que la peau pousse activement contre elle. C’est ce mécanisme qui explique pourquoi le span a un impact aussi marqué sur l’efficacité réelle du rasage.

Un span trop large rend le rasage moins sécurisant. Il faut plus de maîtrise pour éviter les coupures, parce que la peau qui gonfle entre la base plate et la lame n’est plus protégée. À l’inverse, un span trop petit limite l’efficacité : le rasoir a du mal à couper, surtout les poils longs, parce que la peau n’a pas assez d’espace pour se déformer et « présenter » le poil à la lame.


Même gap, span différent. Le Span a (court) vs le Span b (long) change radicalement la zone de déformation de la peau.

Un exemple concret : La Faulx. La Faulx est un rasoir Artist Club à lame simple. En plaque Classique, le gap est de 0.56 mm — c’est un chiffre modeste, qui pourrait laisser penser à un rasoir très doux. Mais le span est de 2.67 mm. Le ratio span/gap est de presque 5:1.

Pourquoi ? Parce que j’ai conçu la base plate avec une extrusion qui s’étend loin vers l’extérieur. Le gap est petit, mais la zone de déformation de la peau est très large. Résultat : La Faulx en Classique est un rasoir remarquablement efficace malgré son gap modeste. C’est le span qui fait le travail.

Si on se fiait au gap seul, on s’attendrait à un rasoir timide. En réalité, le span raconte une tout autre histoire.

Le Vestige — le span repensé. Le Vestige pousse le concept encore plus loin. Sur la plupart des rasoirs, le span se lit en coupe transversale — on regarde la section du rasoir de profil. Sur le Vestige, j’ai voulu créer le span dans une direction différente : sur la largeur du rasoir.

La base plate du Vestige comporte de grandes ouvertures en forme d’arches, réparties sur toute sa longueur. Au lieu que la peau se déforme « vers le bas » dans le gap (comme sur un rasoir classique), elle se déforme latéralement à travers ces ouvertures. Le span n’est plus dans le plan de la section, mais dans le plan de la largeur.

Le principe reste le même : donner à la peau un espace pour se déformer et présenter le poil à la lame. Mais la direction change. C’est ce qui permet au Vestige d’avoir un gap très petit (0.19 mm en Classique) tout en conservant une efficacité réelle — parce que le span, lui, est créé autrement.


Vestige — le span latéral : les ouvertures en arche de la base plate créent l’espace de déformation dans une direction différente.

 

4. L’exposition de la lame — le curseur de confort

L’exposition est le paramètre le plus intuitif à ressentir pour l’utilisateur. C’est la « sensation de lame » — cette perception de la lame sur la peau qui fait qu’un rasoir semble doux ou agressif.

Définition. L’exposition de la lame est la position du tranchant par rapport au plan de rasage. Ce plan de rasage, c’est la droite qu’on trace entre le point le plus haut du chapeau et le point le plus haut de la base plate — les deux points du rasoir qui touchent la peau.

Si la lame dépasse au-delà de cette droite : l’exposition est positive (mesurée en mm, par exemple +0.10 mm).

Si la lame est en retrait par rapport à cette droite : l’exposition est négative (par exemple -0.12 mm).

Si la lame est exactement sur la droite : l’exposition est neutre (0 mm).

Le triangle et la déformation de la peau. En pratique, la lame et les deux points de contact du rasoir forment un triangle. C’est la forme de ce triangle qui dicte comment la peau interagit avec la lame.

Exposition positive — le triangle « pointe » vers l’extérieur. La lame dépasse. La peau se déforme sous la pression de la lame et des deux points de contact. Le poil est directement en contact avec le tranchant, sans effort. Le rasoir est plus efficace, mais aussi plus agressif : la pression de la lame sur la peau est immédiate. Plus l’exposition est positive, plus la lame sort — et plus elle exerce de pression sur la peau, ce qui améliore aussi le rasage de près. L’exposition n’est donc pas qu’un paramètre de confort : c’est aussi un levier d’efficacité.

Exposition négative — le triangle « pointe » vers l’intérieur. La lame est en retrait. La peau se déforme entre les deux points de contact (chapeau et base plate) et doit « aller chercher » la lame. La pression de la lame sur la peau est réduite. C’est plus doux, plus confortable — mais il faut que la peau se déforme suffisamment pour atteindre la lame.


Exposition positive (rouge) vs négative (bleu). La déformation de la peau change radicalement selon la position de la lame.

Et c’est là qu’intervient un facteur souvent ignoré : la souplesse de la peau. Une peau souple se déformera facilement et atteindra la lame même avec une exposition négative. Une peau ferme — plus épaisse, plus résistante — peut ne pas se déformer assez. Résultat : le rasoir ne coupe pas suffisamment, non pas parce qu’il est mal conçu, mais parce que la géométrie ne convient pas à ce type de peau.

C’est pour cette raison que certains utilisateurs trouvent qu’un rasoir « ne rase pas assez bien » alors que d’autres, avec le même rasoir, en sont parfaitement satisfaits. Ce n’est pas subjectif — c’est mécanique.

En pratique sur la gamme Atelier DURDAN

Le Maurice : exposition constante à +0.05 mm, quelle que soit la plaque choisie (de 0.80 à 2.00 mm de gap). C’est un choix délibéré : +0.05 est suffisant pour couper efficacement sur tout type de peau. On joue ensuite uniquement sur le gap (et donc le span) pour ajuster l’efficacité, sans toucher au confort. C’est le concept central du Maurice : augmenter l’efficacité sans augmenter l’agressivité. À noter toutefois : même si l’exposition reste fixe, la sensation de lame progresse légèrement entre les plaques. C’est l’effet de pression du span — plus le span augmente, plus la peau pousse sur la lame, et plus on perçoit le tranchant. Ce n’est pas l’exposition qui change, c’est la pression mécanique.

Numéro 7 : l’exposition varie de -0.12 mm (plaque 0.30) à +0.23 mm (plaque 1.50). C’est l’amplitude la plus large de la gamme. La plaque 0.30 avec son exposition très négative est extrêmement douce — presque imperceptible. La plaque 1.50 avec +0.23 est une expérience très technique, réservée aux utilisateurs expérimentés.

La Faulx : exposition de 0 (Classique) à +0.15 (Ultra). La progression est régulière et accompagne l’augmentation du span — on gagne en efficacité et en sensation de lame simultanément à chaque plaque.

Vestige : même progression d’exposition que La Faulx, de 0 à +0.15, mais avec des gaps beaucoup plus petits (0.19 à 0.40 mm). L’angle de coupe du Vestige est aussi plus fermé que sur les autres rasoirs de la gamme, ce qui lui donne cette netteté de coupe caractéristique — compensée par un span très maîtrisé.

Horizon : de -0.15 à +0.20 en réglage continu (positions 1 à 8). C’est le seul rasoir Artist Club réglable du marché. Le span, lui, est calibré dès la conception pour être optimal et reste fixe quelle que soit la position. Ce qu’on ajuste c’est uniquement l’exposition de la lame — et donc la sensation de lame et la pression sur la peau. Il faut d’ailleurs noter que l’exposition n’affecte pas seulement le ressenti : en augmentant la sortie de la lame, on augmente aussi la pression de coupe sur le poil, et donc l’efficacité du rasage de près. C’est un paramètre de confort et de performance.

 

5. Comment les 4 paramètres interagissent

Aucun de ces paramètres ne fonctionne seul. C’est leur combinaison qui définit le caractère d’un rasoir. Et c’est là que la plupart des discussions en ligne passent à côté du sujet : elles isolent un paramètre (généralement le gap) et essaient d’en tirer des conclusions.

Voici comment je les vois interagir, en tant que concepteur :

L’angle de coupe pose le cadre. C’est le paramètre de sécurité fondamental. Il détermine si la lame a tendance à pénétrer la peau (angle fermé) ou à la racler (angle ouvert). Tous les autres paramètres travaillent à l’intérieur de ce cadre. Un angle bien choisi donne une marge de manœuvre pour jouer avec le span et l’exposition. Un angle mal choisi rend tout le reste plus critique.

Le span détermine l’efficacité réelle. C’est la quantité de peau qui peut se déformer et se présenter à la lame. Un span large = un rasoir efficace qui coupe le poil de près. C’est le paramètre que j’ajuste pour augmenter ou réduire les performances de coupe.

L’exposition détermine le confort, la sensation, et participe à l’efficacité. C’est la « personnalité » perçue du rasoir. Positive = lame présente, sensation directe, pression de coupe accrue. Négative = lame discrète, sensation douce. C’est le paramètre qui détermine si le rasoir « a du caractère » ou s’il est « transparent » — mais en augmentant l’exposition, on augmente aussi la pression de la lame sur le poil, et donc le rasage de près.

Le gap est la conséquence visible de la géométrie de la tête. Il est corrélé au span, mais ne le remplace pas. Il est utile pour comparer des plaques au sein d’un même rasoir (où l’angle et la forme de la base plate restent constants), mais insuffisant pour comparer deux rasoirs différents.

Trois illustrations concrètes

Le Maurice — efficacité sans agressivité. L’exposition est fixe à +0.05 mm. Quand le client passe de la plaque 0.80 à la plaque 1.60, le gap augmente — et avec lui le span. Le rasoir devient plus efficace : il coupe plus de poil, plus près. La sensation de lame progresse aussi, non pas parce que l’exposition change (elle reste constante), mais parce que l’augmentation du span crée plus de pression mécanique sur la lame. C’est une augmentation d’efficacité et de sensation par le span, sans augmentation d’agressivité par l’exposition.

Le Vestige — angle fermé, span maîtrisé. L’angle de coupe du Vestige est nettement plus fermé que sur les autres rasoirs de la gamme. En théorie, ça devrait rendre le rasoir plus « coupant ». Mais le gap est très petit (0.19 mm en Classique) et le span est contrôlé différemment — par les ouvertures latérales de la base plate. Le résultat : une qualité de coupe très nette, particulièrement efficace sur les poils durs grâce à cet angle fermé, sans les risques habituellement associés. La combinaison angle fermé + span latéral maîtrisé donne un rasoir à la fois précis et sûr.

Le Numéro 7 — la plus grande amplitude. Avec des plaques allant de 0.30 à 1.50 mm, le Numéro 7 couvre le spectre le plus large. La plaque 0.30 (gap 0.30, exposition -0.12) est un rasoir extrêmement doux — l’exposition négative combinée au petit span fait que la lame est presque imperceptible. La plaque 1.50 (gap 1.50, exposition +0.23) est à l’opposé : span large, exposition forte, sensation de lame très présente. C’est le même rasoir, la même tête— mais deux expériences de rasage radicalement différentes, parce que le span et l’exposition changent ensemble.

 

6. Ce que ça signifie pour vous

Si vous cherchez à comprendre un rasoir de sûreté — ou à choisir le vôtre — voici les questions à vous poser, dans l’ordre :

L’angle de coupe : est-il conçu pour la sécurité ou pour la performance brute ? La plupart des fabricants ne communiquent pas cet angle, mais ses effets se ressentent : un rasoir qui fait des coupures facilement, même avec un petit gap, a probablement un angle trop fermé pour votre technique.

Le span : quelle est la distance réelle entre la lame et le point de contact de la base plate ? Un gap seul ne vous dit pas ça. Regardez la forme de la base plate — si elle s’étend loin de la lame, le span est plus grand que ce que le gap suggère.

L’exposition  Si vous avez une peau ferme et que votre rasoir ne coupe pas assez bien, le problème n’est peut-être pas le gap — c’est une exposition trop négative pour votre type de peau.

Le gap : utile pour comparer des plaques d’un même rasoir. Moins fiable pour comparer des rasoirs différents.

 

7. En pratique — quel paramètre privilégier selon votre profil

Chaque rasoir de la gamme Atelier DURDAN a été conçu avec une palette de plaques qui couvre plusieurs profils. Un même profil peut correspondre à différents rasoirs, mais avec des plaques différentes. Voici les grandes logiques que j’applique quand je conseille un client — sachant que l’affinage final dépend toujours de la fréquence de rasage, du nombre de passes, et de ce que le client recherche comme sensation et résulta.

Débutant, peau sensible, poil moyen. La priorité, c’est la sécurité et la facilité de prise en main. Je privilégie un span court (le rasoir pardonne davantage les erreurs de positionnement), un petit gap, et une exposition neutre ou légèrement négative (moins de risque de coupure en cas de mauvais angle). Concrètement : Le Maurice en plaque 0.80 ou 1.00, Numéro 7 en plaque 0.30 ou 0.50, La Faulx en plaque Classique, Vestige en plaque Classique ou Medium.

Poil dur, peau résistante, rasage tous les 2-3 jours. Ce profil n’a en général pas de problème avec la sensation de lame — sa peau encaisse bien. Il a surtout besoin d’efficacité pour venir à bout d’une repousse de plusieurs jours. Je privilégie un span plus large et une exposition positive pour que le rasoir ait la puissance de coupe nécessaire. Concrètement : Le Maurice en plaque 1.40 à 1.60, Numéro 7 en plaque 0.70 à 0.90, La Faulx et Vestige en plaque Medium ou Supérieur.

Expérimenté, rasage de très près. Ce profil maîtrise son geste et cherche le rasage le plus près possible. On peut aller sur les configurations les plus techniques : span large, exposition forte, sensation de lame marquée. Concrètement : Le Maurice en plaque 1.80 à 2.00, Numéro 7 en plaque 1.10 à 1.50, La Faulx et Vestige en plaque Ultra.

Ces orientations sont des grandes lignes. En réalité, chaque client est un cas particulier — c’est pour ça que je propose un formulaire de conseil personnalisé.

 

Conclusion — pourquoi un gap seul ne veut rien dire

L’industrie du rasoir de sûreté s’est installée dans une habitude : communiquer le gap comme si c’était le seul paramètre qui compte. C’est compréhensible — c’est simple, c’est un chiffre, ça se compare facilement. Mais c’est une vision incomplète.

Un rasoir de sûreté est un système géométrique. L’angle de coupe définit la sécurité. Le span définit l’efficacité. L’exposition définit le confort et participe à l’efficacité. Et le gap n’est qu’un reflet partiel de la géométrie de la tête.

Chez Atelier DURDAN, chaque rasoir est conçu en travaillant ces quatre paramètres ensemble. C’est ce qui permet au Maurice d’augmenter son efficacité sans augmenter son agressivité. C’est ce qui permet au Vestige d’avoir un angle fermé et un rasage sûr. C’est ce qui permet à La Faulx d’être remarquablement efficace avec un gap de 0.56 mm.

La prochaine fois que vous lirez un chiffre de gap, posez-vous la question : quel est le span ? Quelle est l’exposition ? Quel est l’angle ? Parce que sans ces trois autres paramètres, un gap tout seul ne raconte que le début de l’histoire.

 

 

Atelier DURDAN

Rasoirs de sûreté haut de gamme, usinés CNC sur commande

Saint-Affrique, Aveyron, France

 

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